Classes de parties affectées : négocier son plan
Dirigeant préparant un plan de sauvegarde ou de redressement
Depuis 2021, les grands plans ne se votent plus créancier par créancier : ils se votent par classes de parties affectées. Derrière ce vocabulaire technique se cache la meilleure nouvelle de la réforme pour un dirigeant qui se bat : tout devient négociable, y compris ce qui semblait gravé dans le marbre, abandons de créances, intérêts, délais, conversion en capital. Pourquoi une banque accepterait-elle de renoncer à une partie de ce qu'on lui doit ? Parce que la vraie comparaison n'est pas entre votre plan et un remboursement intégral : elle est entre votre plan et ce que rapporterait une liquidation. Ce guide explique la mécanique, la stratégie, et un cas réel qui dit tout.
-
D'où viennent les classes, et à quoi elles servent
Avant 2021, un plan se construisait avec des consultations individuelles ou deux comités de créanciers. La réforme issue de la directive européenne Restructuration a tout remplacé par les classes de parties affectées (Art. L626-29 Article L626-29 En vigueur Code de commerce · De la sauvegarde Les dispositions de la présente section sont applicables aux entreprises qui atteignent des seuils fixés par décret en Conseil d'Etat. Elles s'appliquent également aux sociétés qui détiennent ou contrôlent une autre soci... En vigueur depuis le 01/10/2021 · Source : Légifrance · Code de commerce Cliquer pour consulter l'article complet → et suivants). L'idée est simple : on regroupe ceux dont le plan modifie les droits (créanciers, mais aussi actionnaires) en classes homogènes, et chaque classe vote sur le projet de plan. Le but n'est pas bureaucratique : c'est de permettre d'imposer des efforts réels (remises, conversions, atteintes au capital) qu'une consultation individuelle ne permettait pas, tout en protégeant chacun par des garde-fous précis.
-
Quand elles s'appliquent : obligatoires ou sur demande
Les classes sont obligatoires dans deux cas : la sauvegarde accélérée (Art. L628-1 Article L628-1 En vigueur Code de commerce · De la sauvegarde Il est institué une procédure de sauvegarde accélérée soumise aux règles du présent titre sous réserve des dispositions du présent chapitre. N'y sont pas applicables les dispositions du III et du IV de l'article L. 622-1... En vigueur depuis le 01/10/2021 · Source : Légifrance · Code de commerce Cliquer pour consulter l'article complet → ), quelle que soit la taille de l'entreprise ; et la sauvegarde ou le redressement judiciaire des entreprises qui dépassent des seuils réglementaires (250 salariés et 20 millions d'euros de chiffre d'affaires net, ou 40 millions de chiffre d'affaires). En dessous des seuils, elles sont facultatives : le débiteur (ou l'administrateur) peut demander au juge-commissaire de les constituer (Art. L626-29 Article L626-29 En vigueur Code de commerce · De la sauvegarde Les dispositions de la présente section sont applicables aux entreprises qui atteignent des seuils fixés par décret en Conseil d'Etat. Elles s'appliquent également aux sociétés qui détiennent ou contrôlent une autre soci... En vigueur depuis le 01/10/2021 · Source : Légifrance · Code de commerce Cliquer pour consulter l'article complet → ). Retenez ceci : si votre passif se concentre sur quelques créanciers financiers et que vous avez besoin de leur imposer un effort structuré, demander les classes est une arme, pas une contrainte.
-
Comment on compose les classes
C'est l'administrateur judiciaire qui répartit les parties affectées en classes, sur des critères objectifs et vérifiables : une communauté d'intérêt économique suffisante dans chaque classe (Art. L626-30 Article L626-30 En vigueur Code de commerce · De la sauvegarde I.-Sont des parties affectées : 1° Les créanciers dont les droits sont directement affectés par le projet de plan ; 2° Les membres de l'assemblée générale extraordinaire ou de l'assemblée des associés, des assemblées spé... En vigueur depuis le 01/10/2021 · Source : Légifrance · Code de commerce Cliquer pour consulter l'article complet → ). Trois règles structurent le découpage : les créanciers titulaires de sûretés réelles (hypothèque, nantissement) forment des classes distinctes des chirographaires ; les détenteurs de capital (associés, actionnaires) forment leur propre classe ; et le traitement doit être égal à l'intérieur d'une même classe. La composition se conteste devant le juge dans un délai bref : vérifiez-la dès sa notification, car c'est elle qui dessine le rapport de force du vote.
-
Le vote : deux tiers des voix, classe par classe
Chaque classe vote sur le projet de plan. Il est adopté dans une classe s'il recueille les deux tiers des voix exprimées, calculées en montant de créances (ou de droits) et non par tête (Art. L626-30-2 Article L626-30-2 En vigueur Code de commerce · De la sauvegarde Le débiteur, avec le concours de l'administrateur, présente aux classes de parties affectées des propositions en vue d'élaborer le projet de plan. En deçà des seuils prévus par l'article L. 721-8, les détenteurs de capit... En vigueur depuis le 01/10/2021 · Source : Légifrance · Code de commerce Cliquer pour consulter l'article complet → ). C'est un point stratégique majeur : un gros créancier favorable pèse plus que dix petits hostiles. Si toutes les classes votent pour, le tribunal arrête le plan après avoir vérifié les garde-fous (Art. L626-31 Article L626-31 En vigueur Code de commerce · De la sauvegarde Lorsque le projet de plan a été adopté par chacune des classes conformément aux dispositions de l'article L. 626-30-2, le tribunal statue sur celui-ci selon les modalités prévues à la section 2 du présent chapitre et vér... En vigueur depuis le 01/10/2021 · Source : Légifrance · Code de commerce Cliquer pour consulter l'article complet → ).
-
L'application forcée interclasse : passer outre une classe qui dit non
Et si une classe vote contre ? Le plan peut quand même être arrêté par le tribunal : c'est l'application forcée interclasse (Art. L626-32 Article L626-32 En vigueur Code de commerce · De la sauvegarde I.-Lorsque le plan n'est pas approuvé conformément aux dispositions de l'article L. 626-30-2, il peut être arrêté par le tribunal sur demande du débiteur ou de l'administrateur judiciaire avec l'accord du débiteur et êtr... En vigueur depuis le 01/10/2021 · Source : Légifrance · Code de commerce Cliquer pour consulter l'article complet → ), le « cram down » des praticiens. Conditions principales : le plan doit être approuvé par au moins une classe « dans la monnaie » (qui aurait reçu quelque chose en liquidation), les classes dissidentes doivent être traitées au moins aussi bien que des classes de rang inférieur, et aucune partie ne doit recevoir plus que son dû. Concrètement : un créancier isolé ne peut plus bloquer un plan sérieux. Sa seule vraie protection, et votre meilleur argument, c'est le test de l'étape suivante.
-
Le test du meilleur intérêt : la boussole de toute la négociation
Aucune partie affectée qui a voté contre ne peut se voir imposer un sort moins favorable que ce qu'elle recevrait en cas de liquidation judiciaire (Art. L626-31 Article L626-31 En vigueur Code de commerce · De la sauvegarde Lorsque le projet de plan a été adopté par chacune des classes conformément aux dispositions de l'article L. 626-30-2, le tribunal statue sur celui-ci selon les modalités prévues à la section 2 du présent chapitre et vér... En vigueur depuis le 01/10/2021 · Source : Légifrance · Code de commerce Cliquer pour consulter l'article complet → ). Ce « test du meilleur intérêt des créanciers » est LE pivot de la négociation. Traduction : la question n'est jamais « la banque perd-elle par rapport à son contrat ? » mais « la banque touche-t-elle plus avec votre plan qu'avec votre liquidation ? ». Tout votre travail de préparation consiste donc à chiffrer honnêtement la valeur de liquidation de l'entreprise (que resterait-il après vente forcée, frais de procédure, superprivilège des salaires, créanciers de rang supérieur ?) et à démontrer que votre plan fait mieux. C'est un chiffre qui négocie à votre place.
-
La stratégie : pourquoi un créancier abandonne une partie de sa créance
Un abandon de créance n'est jamais un cadeau : c'est un calcul rationnel. Les intérêts, pénalités et frais sont les premiers sur la table ; le capital vient ensuite, et sa préservation est souvent la ligne rouge du créancier. Votre marge de négociation se construit sur trois leviers : le temps (un plan peut s'étaler sur dix ans, Art. L626-18 Article L626-18 En vigueur Code de commerce · De la sauvegarde Le tribunal donne acte des délais et remises acceptés par les créanciers dans les conditions prévues au deuxième alinéa de l'article L. 626-5 et à l'article L. 626-6. Ces délais et remises peuvent, le cas échéant, être r... En vigueur depuis le 01/10/2021 · Source : Légifrance · Code de commerce Cliquer pour consulter l'article complet → : proposer plus court en échange d'une remise s'entend), la certitude (un échéancier crédible et garanti vaut mieux qu'un pari), et la comparaison avec la liquidation (le test du meilleur intérêt). Face aux créanciers publics aussi, des remises sont possibles dans un cadre organisé. Rappelez-vous que votre interlocuteur bancaire doit justifier sa décision devant son propre comité des risques : donnez-lui le dossier chiffré qui lui permet de dire oui.
-
Le cas du promoteur immobilier : 50 % de quelque chose plutôt que 100 % de rien
Cas vécu au tribunal. Un promoteur immobilier est en redressement judiciaire, des programmes en cours, un passif bancaire lourd. Les actifs sont estimés 10 millions d'euros... achevés. Or si le plan échoue, la liquidation vend des immeubles inachevés : il faudra faire terminer les travaux par d'autres, avec les surcoûts, les garanties à reconstituer, les délais, la décote d'une vente forcée. Valeur réaliste en liquidation : 5 millions, peut-être moins, dont il faut encore déduire les frais et les rangs prioritaires. La banque a fait le calcul : en acceptant, en classes de parties affectées, l'abandon des intérêts pour préserver le remboursement du capital dans un plan qui achève les programmes, elle récupère davantage que dans toute liquidation. Le plan a été voté. Mieux vaut cinquante pour cent de quelque chose que cent pour cent de rien : ce n'est pas une formule, c'est la logique économique qui gouverne toute la négociation en classes.
Point de vigilance
La constitution des classes, le chiffrage de la valeur de liquidation et la conduite du vote sont des exercices techniques où chaque détail compte. Faites-vous accompagner (administrateur judiciaire, avocat, expert du chiffre) : une classe mal composée ou un test du meilleur intérêt mal étayé peut faire tomber un plan par ailleurs excellent.
Et maintenant ?
Questions fréquentes
Mon entreprise est petite : les classes me concernent-elles ?
En dessous des seuils (250 salariés et 20 millions d'euros de chiffre d'affaires, ou 40 millions), les classes ne sont pas obligatoires, mais vous pouvez en demander la constitution au juge-commissaire. C'est pertinent quand votre passif est concentré sur quelques créanciers financiers dont il faut structurer l'effort. Sinon, la consultation classique des créanciers, avec délais imposables sur dix ans, reste la voie ordinaire.
Un créancier peut-il être forcé d'abandonner du capital ?
Oui, par le jeu du vote aux deux tiers dans sa classe, puis, si sa classe vote contre, par l'application forcée interclasse, sous les garde-fous du tribunal. Sa protection plancher reste le test du meilleur intérêt : il ne peut jamais être traité plus mal qu'en liquidation. C'est pourquoi le chiffrage de la valeur de liquidation est le nerf de la guerre.
Les abandons de créances sont-ils définitifs ?
Un plan peut prévoir que les remises ne deviennent définitives qu'après complète exécution : si le plan est résolu, les créances peuvent renaître pour leur montant initial, déduction faite des sommes perçues. Lisez chaque clause de retour à meilleure fortune : la rédaction précise change tout.
Qui pilote la négociation : moi ou l'administrateur ?
L'administrateur judiciaire construit et présente le plan avec votre concours (en sauvegarde, c'est vous qui le proposez avec son assistance). Mais la connaissance intime de l'entreprise, des actifs et des créanciers, c'est vous. Les meilleurs plans naissent d'un dirigeant qui arrive aux rendez-vous avec ses chiffres, ses scénarios, et une position de négociation déjà réfléchie.
Pour aller plus loin
Le socle légal, article par article
Ce que ce guide met en œuvre, texte par texte. Déduit des renvois du guide lui-même, et vérifié présent au corpus : jamais un article cité de mémoire.
-
Article L626-18
Ce texte est aride, et c'est pourtant lui que le dirigeant vivra tous les mois pendant des années. Trois régimes coexistent, et il faut les distinguer. Le premier concerne les créanciers qui ont accepté des délais ou des remises. Le tribunal leur donne acte. Il peut même les réduire, ce qui surprend : un tribunal ne peut pas aggraver le sort d'un créancier consentant, mais il peut rendre l'effort moins lourd que celui auquel le créancier s'était résigné. Le deuxième concerne les créanciers dont les délais contractuels d'origine dépassaient déjà la durée du plan. Le tribunal maintient ces délais. Un emprunt à quinze ans ne se transforme pas en dette exigible. Le troisième est le régime commun : les délais uniformes. C'est là que se trouvent les chiffres qui gouvernent la vie de l'entreprise. Le premier paiement intervient au plus tard dans l'année. À compter de la troisième annuité, chaque annuité représente au moins 5 % de chaque créance admise. À compter de la sixième, au moins 10 %. L'exploitation agricole échappe à ces planchers. La lecture concrète est simple. Un plan long ne signifie pas des annuités faibles jusqu'au bout : la charge augmente mécaniquement à partir de la troisième année, puis à nouveau à partir de la sixième. Beaucoup de plans échouent exactement à ce moment, parce que le prévisionnel avait été construit sur la charge des premières années. Et il faut se souvenir que ces annuités s'ajoutent à l'exploitation courante, qui doit par ailleurs se financer seule.
-
Article L626-29
Les fiches L626-30 à L626-32 ont décrit la machinerie des classes de parties affectées : le classement par communauté d'intérêt, le vote aux deux tiers, l'application forcée interclasses, le contrôle du tribunal. Restait la porte d'entrée : qui vote par classes, et qui consulte à l'ancienne (L626-5) ? La réponse de principe est une affaire de taille. Les classes s'imposent au-dessus de seuils réglementaires, exprimés en salariés et chiffre d'affaires ; et l'appréciation se fait en groupe quand le débiteur détient ou contrôle d'autres sociétés, l'ensemble comptant pour un. Une PME filiale d'un groupe important vote donc par classes, quand la même PME isolée consulterait ses créanciers un par un : le législateur a voulu que les restructurations d'envergure, où banques structurées et fonds s'affrontent, disposent de l'outil moderne, et que les petits dossiers gardent la simplicité de la consultation. Mais le quatrième alinéa renverse la logique, et c'est lui qui mérite le détour : le débiteur peut demander les classes sous les seuils. À sa demande, et à la sienne seulement, le juge-commissaire peut autoriser le vote par classes dans un dossier qui n'y était pas tenu. Pourquoi une PME choisirait-elle volontairement la machinerie lourde ? Les fiches précédentes ont donné la réponse sans le dire : parce que la consultation individuelle de L626-5 donne un pouvoir de fait aux gros créanciers récalcitrants, quand les classes permettent de lier la minorité par le vote des deux tiers (L626-30-2) et, au besoin, d'imposer le plan à une classe entière (L626-32). Le dirigeant dont le passif est dominé par une banque hostile mais minoritaire en montant total a un intérêt stratégique évident à l'option : transformer un face-à-face perdu d'avance en scrutin qu'il peut gagner. L'option a son prix, complexité, classement, contrôle renforcé du tribunal (L626-31), et son irréversibilité pratique : on ne rebascule pas en cours de route. C'est une décision d'architecture du dossier, à prendre tôt, avec le conseil qui maîtrise la machinerie. Ce texte ferme le bloc des classes sur ce site : seuils, composition, vote, contrôle, application forcée, tout y est désormais.
-
Article L626-30
C'est le texte qui a changé la façon dont on négocie un plan en France, et il faut d'abord comprendre le déplacement qu'il opère. Avant, on consultait des comités par catégorie juridique. Les établissements de crédit d'un côté, les fournisseurs de l'autre. Un créancier était classé selon ce qu'il était. Désormais, on regroupe selon une communauté d'intérêt économique suffisante, sur la base de critères objectifs vérifiables. Un créancier est classé selon ce qu'il a à perdre. La nuance paraît théorique ; elle est décisive. Deux banques dont l'une est garantie par une hypothèque de premier rang et l'autre ne l'est pas n'ont rien en commun économiquement, même si elles exercent le même métier. Les mettre dans la même classe reviendrait à faire voter ensemble des gens dont les intérêts s'opposent. Trois règles encadrent le pouvoir de l'administrateur, et elles sont impératives. Les créanciers titulaires de sûretés réelles sont séparés des autres, pour leurs créances garanties. Les accords de subordination conclus avant l'ouverture sont respectés, ce qui traduit dans les classes la hiérarchie que les parties s'étaient donnée. Et les détenteurs de capital forment une ou plusieurs classes à part : les actionnaires votent, mais entre eux. Le IV protège les plus faibles, et il faut le lire attentivement. Les créances résultant du contrat de travail, les droits à pension acquis au titre d'un régime de retraite professionnelle et les créances alimentaires ne sont pas affectées par le plan. Elles ne sont pas mal classées : elles sont hors du dispositif. Aucune classe ne peut voter une remise sur un salaire. Deux pièges pratiques figurent dans le texte. D'abord, un accord de subordination non communiqué à l'administrateur dans le délai fixé par décret devient inopposable à la procédure : des années de négociation contractuelle peuvent disparaître par un simple retard. Ensuite, le montant des créances pris en compte est celui indiqué par le débiteur et certifié par le commissaire aux comptes ou établi par l'expert-comptable. Le nombre de voix dépend donc d'un chiffre que le débiteur produit, ce qui explique que le juge-commissaire puisse être saisi en cas de désaccord.
-
Article L626-30-2
C'est le texte du vote, et trois points y méritent une attention particulière. Premier point : qui présente le plan. Ici, c'est le débiteur, avec le concours de l'administrateur. En redressement, L631-19 inverse expressément les rôles. Cette différence de rédaction, presque invisible, résume toute la distance entre sauvegarde et redressement : dans l'une le dirigeant tient la plume, dans l'autre il la tient encore mais quelqu'un lui guide la main. Deuxième point : la contribution non monétaire. Sous les seuils prévus par l'article L. 721-8 du code de commerce, un détenteur de capital affecté peut contribuer autrement qu'en argent, en mettant à profit son expérience, sa réputation ou ses contacts professionnels. La disposition surprend et elle est bienvenue : dans une entreprise moyenne, le dirigeant actionnaire n'a souvent plus de liquidités, mais il a le carnet d'adresses, la connaissance du métier et la confiance des clients. Reconnaître que cela vaut quelque chose est une idée juste. Troisième point : ce qui ne peut pas être touché sans accord. Les créances garanties par le privilège de conciliation (L611-11) échappent aux remises et délais non acceptés, de même que certaines créances privilégiées nées lors d'une procédure antérieure. C'est la contrepartie logique de la place que le privilège de conciliation occupe dans l'ordre de paiement : celui qui a financé la tentative de sauvetage ne peut pas se voir imposer une remise par ceux qu'il a sauvés. Le mécanisme du vote lui-même est simple, et c'est heureux. Deux tiers des voix exprimées par classe, dans un délai de vingt à trente jours, que le juge-commissaire peut ajuster sans descendre sous quinze jours. La règle des voix exprimées est importante : les abstentions ne comptent pas contre le plan, ce qui évite qu'une classe passive ne le fasse échouer. Enfin, le vote peut être remplacé par un accord recueillant les deux tiers des voix après consultation. C'est la reconnaissance d'une réalité : quand tout le monde s'est déjà entendu, réunir formellement une classe n'ajoute rien.
-
Article L626-31
C'est la pièce qui manquait au triptyque des classes, et elle répond à l'objection la plus légitime qu'on puisse leur faire : et si la majorité écrase la minorité ? Le vote ne suffit jamais. Même lorsque toutes les classes ont approuvé, le tribunal ne se contente pas d'enregistrer. Il vérifie cinq conditions, et il peut refuser. La procédure démocratique est encadrée par un contrôle de fond. Le 4° est le cœur du texte. On l'appelle le test du meilleur intérêt des créanciers, et il pose une règle simple : celui qui a voté contre ne doit pas se retrouver, du fait du plan, dans une situation moins favorable que celle qui serait la sienne en liquidation ou en cession. Le plan peut lui être imposé, mais il ne peut pas lui coûter plus cher que l'alternative. C'est ce qui rend l'ensemble du dispositif défendable. Un créancier opposant n'est pas dépouillé : il est simplement privé du droit de bloquer une solution qui ne lui nuit pas. Le 2° protège à l'intérieur de chaque classe. Égalité de traitement entre parties partageant une communauté d'intérêt suffisante, et traitement proportionnel à la créance. On ne peut donc pas servir un créancier mieux qu'un autre à situation identique, ce qui ferme la porte aux arrangements de couloir. Le 5° encadre l'argent frais. Un nouveau financement doit être nécessaire à la mise en œuvre du plan et ne pas porter une atteinte excessive aux intérêts des parties affectées. Un financement assorti de garanties démesurées peut donc être écarté, alors même qu'il apporterait de la trésorerie. Et l'avant-dernier alinéa donne au tribunal un pouvoir considérable et rarement souligné. Il peut refuser d'arrêter un plan qui n'offre pas de perspective raisonnable d'éviter la cessation des paiements ou de garantir la viabilité de l'entreprise. Autrement dit : un plan que tout le monde a voté peut être refusé parce qu'il ne tient pas debout. C'est le garde-fou contre les plans de complaisance, ceux que des créanciers approuvent par lassitude ou pour gagner du temps, et qui reviendront en résolution deux ans plus tard. Le dernier alinéa reprend enfin la règle de L626-11 : le jugement rend le plan opposable à tous.
-
Article L626-32
C'est l'application forcée interclasses, et c'est le texte qui a modifié l'équilibre des négociations en France. Le problème qu'il résout est ancien. Un plan raisonnable est soutenu par la plupart des créanciers, mais une classe s'y oppose, parfois par calcul, parfois pour obtenir un traitement de faveur en échange de son accord. Sous l'empire des règles anciennes, ce refus pouvait tout faire échouer. Le texte permet désormais au tribunal de passer outre. Mais il ne s'agit pas d'un blanc-seing, et les conditions sont exigeantes. Il faut d'abord un soutien réel : une majorité de classes, dont au moins une qui ait quelque chose à perdre, c'est-à-dire une classe garantie ou de rang supérieur aux chirographaires. À défaut, il faut au moins une classe qui recevrait effectivement quelque chose si l'on appliquait l'ordre de la liquidation ou de la cession (L642-1). Autrement dit, le soutien doit venir de gens qui ont un intérêt économique réel, pas de créanciers qui n'ont rien à perdre. Ensuite vient la règle de priorité, qui est le cœur du dispositif. Si une classe a voté contre, elle doit être intégralement désintéressée dès lors qu'une classe de rang inférieur reçoit quelque chose. On ne peut donc pas servir les actionnaires en laissant des créanciers impayés. C'est la traduction, dans le plan, de l'ordre qui prévaudrait en liquidation. Le 5° protège spécialement les actionnaires, et il faut le souligner parce qu'on présente souvent ce texte comme une machine à les évincer. Si une classe de détenteurs de capital a voté contre, le tribunal ne peut passer outre que si l'entreprise atteint un seuil qui ne peut être inférieur à cent cinquante salariés ou un chiffre d'affaires qui ne peut être inférieur à vingt millions d'euros, s'il est établi qu'ils ne recevraient rien en liquidation, si l'augmentation de capital en numéraire leur est offerte par préférence, et si le plan ne prévoit pas la cession de leurs droits. Quatre verrous cumulatifs : dans une PME ordinaire, un actionnaire ne se fait pas imposer un plan. Le II ouvre une soupape. Le tribunal peut déroger à la règle de priorité lorsque c'est nécessaire pour atteindre les objectifs du plan et sans atteinte excessive aux droits des parties. Le texte cite les fournisseurs, les détenteurs de capital et les créances de responsabilité délictuelle. Le premier cas est le plus parlant : un fournisseur stratégique qu'il faut payer pour que l'entreprise continue de produire, alors que sa place dans l'ordre ne le justifierait pas.
-
Article L628-1
C'est la procédure la plus mal nommée du Livre VI, parce que son nom fait croire à une sauvegarde ordinaire faite vite. C'est autre chose : c'est la sortie d'une conciliation réussie mais bloquée par une minorité. Le scénario est toujours le même. Une conciliation a été menée, un accord est presque là, la grande majorité des créanciers est d'accord. Mais la conciliation exige l'unanimité de ceux qui signent, et un ou deux récalcitrants suffisent à tout arrêter. La sauvegarde accélérée permet alors de basculer dans une procédure où le vote par classes s'impose à tous. Elle ne s'improvise pas. Il faut être déjà engagé dans une conciliation, avoir un projet de plan écrit, et pouvoir justifier qu'il recueillera un soutien suffisamment large. Ce n'est pas une porte de secours pour un dirigeant qui n'a rien préparé : c'est la seconde étape d'un travail commencé ailleurs. L'apport le plus remarquable est au dernier alinéa, et il faut le lire deux fois. La cessation des paiements ne fait pas obstacle à l'ouverture, pourvu qu'elle ne précède pas de plus de quarante-cinq jours la demande de conciliation. C'est une exception considérable : partout ailleurs, la sauvegarde est fermée dès la cessation des paiements. Ici, le dirigeant qui a demandé sa conciliation à temps conserve l'accès à la sauvegarde, même si la situation s'est dégradée depuis. On retrouve les quarante-cinq jours de L611-4 et de L631-4. Le message du législateur est constant : celui qui a agi dans les quarante-cinq jours garde ses options ouvertes. Celui qui a attendu les perd toutes. Deux garde-fous complètent le dispositif. Les comptes doivent être certifiés par un commissaire aux comptes ou établis par un expert-comptable : on ne vote pas vite sur des chiffres invérifiés. Et les effets peuvent être limités aux seuls créanciers financiers lorsque la structure de l'endettement le permet, ce qui laisse les fournisseurs à l'écart et préserve l'exploitation courante.
Les courriers à écrire
-
À Créancier appelé à voter en classeLettre à un créancier accompagnant la proposition de plan soumise aux classes
-
À Juge-commissaireRequête au juge-commissaire en constitution de classes de parties affectées
Ce que la Cour de cassation en a jugé
-
Cass. com. · 05/03/2025 · n° 23-22.267Classes de parties affectées : la dérogation à la priorité absolue peut résulter du plan lui-même
-
Cass. com. · 12/07/2016 · n° 14-27.983La mise en sauvegarde de la société mère n'interrompt pas la conciliation de sa filiale, qui reste éligible à la sauvegarde financière accélérée
Par Alexandre Baumberger, ancien juge au tribunal de commerce de Bordeaux (2018-2026), juge du contentieux, juge des procédures collectives et juge-commissaire · publié le 1 septembre 2026